Analyse de texte : Pierre et Jean, Maupassant : Chapitre 7, la révélation - Français - Première ES

Analyse de texte : Pierre et Jean, Maupassant : Chapitre 7, la révélation - Français - Première ES

Voici un cours de Français Première Economique et Social sur l'oeuvre de MaupassantPierre et Jean. C'est une analyse de texte sur le Chapitre 7 : La révélation.

Dans un premier temps vous analyserez un extrait en mettant en avant que c'est un dialogue conflictuel. Puis vous étudierez le moment de la révélation.

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Document rédigé par un prof Analyse de texte : Pierre et Jean, Maupassant : Chapitre 7, la révélation - Français - Première ES

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— Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour le fils d’un autre.

Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l’insinuation qu’il pressentait :

— Comment ? Tu dis… répète encore ? 

— Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l’homme qui t’a laissé sa fortune. Eh bien ! un garçon propre n’accepte pas l’argent qui déshonore sa mère.

— Pierre… Pierre… Pierre… y songes-tu ?… Toi… c’est toi… toi… qui prononces cette infamie ?

— Oui… moi… c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant.

— Pierre… Tais-toi… Maman est dans la chambre à côté ! Songe qu’elle peut nous entendre… qu’elle nous entend…

Mais il fallait qu’il vidât son cœur ! et il dit tout, ses soupçons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait encore une fois disparu. 

Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d’halluciné.

Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine. Il parlait comme si personne ne l’écoutait, parce qu’il devait parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, éclaboussant tout le monde. Il s’était mis à marcher comme il faisait presque toujours ; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-même, il parlait comme s’il eût confessé sa misère et la misère des siens, comme s’il eût jeté sa peine à l’air invisible et sourd où s’envolaient ses paroles.

 

INTRODUCTION

Ce passage, qui se situe au chapitre VII de Pierre et Jean, est le moment dramatique de la révélation de la véritable naissance de Jean. C'est donc le moment clef du roman. Toute la tension accumulée depuis le début du récit vient se manifester dans la confrontation entre les deux frères, avec la mère qui se tient silencieuse et cachée dans la pièce mitoyenne, et qui entend tout ce qui se passe...

En quoi cette confrontation entre les deux frères devient une scène dramatique (c'est-à-dire théâtrale) ?

C'est ce que nous allons expliquer en étudiant d'abord la construction du dialogue entre les deux frères, puis les éléments qui sous-tendent la révélation critique.


UN DIALOGUE CONFLICTUEL

UNE SCENE REALISTE

Nous assistons ici à un dialogue entre les deux frères, Pierre l'aîné apprenant à Jean qu'il n'est pas le fils de leur père, Gérôme Roland, mais celui de Léon Maréchal, qui vient de lui léguer son argent à sa mort.

C'est une scène réaliste, dans le sens évidemment de l'esthétique réaliste littéraire. C'est-à-dire que cette scène cherche à reproduire les conditions quotidiennes, les réactions telles qu'elles pourraient être dans le milieu que peint Maupassant (la petite bourgeoisie de province). C'est l'illusion du vrai.

Pour cela, il emploie un niveau de langue courant pour ses personnages (les écarts par rapport aux nôtres sont dues évidemment à l'époque de Maupassant) : « Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour le fils d'un autre », « Comment ? Tu dis... répète encore ? », etc. Les dialogues sont simples et naturels.

Cela passe aussi par le discours direct, très présent dans la scène, qui lui donne un aspect théâtral (théâtre de boulevard), vivant, dynamique, ce qui est sensible à travers les hésitations de Jean : les points de suspension, les répétitions comme s'il bégayait, qu'il ne savait plus quoi dire, puisqu'il est bouleversé. Dans la triple répétition du prénom, « Pierre... Pierre... Pierre... y songes-tu ? », nous avons même, comme à plusieurs reprises dans le livre, une évocation biblique (Saint Pierre qui trois fois, renia Jésus), qui vient insister sur l'aspect universel de cet épisode particulier.

 

UN CONFLIT ORAL

Cette théâtralité renforce la puissance émotive de la scène. Comme il s'agit de la scène de révélation à Jean qui est, on le sait, naïf (voire un peu simplet), nous sommes à un des moments clef du roman. 

C'est Pierre qui mène le dialogue : ses phrases sont construites (« Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune » : la répétition de « ce que tout le monde » renvoie à un effet rhétorique efficace, avec une surenchère de « chuchote » à « colporte »), il est sûr de lui, il parle longuement, finit par parler comme s'il était seul (« Il parlait comme si personne ne l'écoutait »).

Tandis que Jean, comme on l'a dit, n'arrive pas à construire ses réponses, qu'il est submergé par ses émotions, qu'il est dominé par le discours de son frère. Ses injonctions pour l'arrêter restent vaines (« tais-toi »).

 

LE POINT CULMINANT ENTRE LES DEUX FRERES

C'est ici que la rivalité des deux frères se manifeste le mieux. Pierre, l'aîné, le fils légitime, exprime toute sa frustration face à son cadet qui reçoit la part congrue, tandis qu'il doit se contenter, lui, de la vérité douloureuse : « Tu ne vois donc point que j'en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant. » Jean hérite de l'argent d'un vieil ami de la famille (Maréchal), va se marier ave Mme Rosémilly, profite de la vie (on sait qu'il a longtemps tergiversé dans ses études), tandis que Pierre a travaillé dur et n'a rien reçu pour ses peines. Madame Roland préfère même Jean, le fruit de son adultère.

Dans le dernier paragraphe, nous quittons le discours direct (le dialogue) pour rentrer dans le discours indirect libre (Maupassant est l'élève de Flaubert qui a développé cette technique dans Madame Bovary), où l'auteur allie plusieurs points de vue narratifs : externe (« Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine » : le « sembler » renvoie à la « vue », le narrateur regarde son personnage mais n'est pas dans sa tête ici) et omniscient (« Il s'était mis à marcher comme il faisait presque toujours » : c'est le « toujours » qui trahit une connaissance parfaite des habitudes du personnage). Le lecteur est donc mis dans la position de l'observateur extérieur mais aussi du témoin de la conscience du personnage. Ce sont ces procédés qui donnent au récit plus d'intensité.

 

TRANSITION

Maupassant met en scène ici un dialogue conflictuel et réaliste entre les deux frères, et cela afin de mettre en valeur un moment majeur du roman : la révélation de l'infidélité de la mère, et du vrai père de Jean... 

 

LE MOMENT DE LA REVELATION

UN PASSAGE CENTRAL

Ce moment de la révélation constitue un passage central dans le roman, peut-être le plus attendu par le lecteur. C'est pourquoi Maupassant passe par des procédés dynamiques (le dialogue, le discours indirect libre), mais aussi par une montée dramatique, notamment dans la souffrance de Pierre.

Car s'il commence par tenir des propos construits, avec des répliques claires et incisives, le passage au discours indirect libre vient signifier un degré supérieur dans l'état de Pierre. « Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d'halluciné » : ce discours « haché » n'est pas rendu par Maupassant, il est seulement suggéré. La tension est si forte que Pierre perd pied.

 

UNE SOUFFRANCE MENTALE ET PHYSIQUE

C'est la souffrance de Pierre qui est suggérée, par l'utilisation d'hyperboles : « halluciné », « éclaboussant tout le monde », « une frénésie de désespoir », etc. Nous trouvons même le champ sémantique de la maladie : « souffert », « plaie », « tumeur », « misère ». C'est à la fois mental, mais c'est aussi physique : Pierre est proche de la folie.

Cela rappelle à la fois que Pierre est médecin (c'est pourquoi il utilise ce vocabulaire médical – nous sommes dans le discours indirect libre, c'est donc Pierre qui parle, ne l'oublions pas), mais aussi que la maladie physique est liée à la maladie mentale pour Maupassant qui, on le sait, souffrira lui-même de troubles psychiques importants qui lui inspireront notamment Le Horla.

 

LA THEATRALITE

Cette scène est donc une scène théâtralisée, comme nous pouvons le voir à travers le personnage de Jean, soumis, immobile, bégayant, prostré, et celui de Pierre qui est, au contraire, est dans un état d'excitation et d'énervement proche de la folie. Il y a donc toute une gestuelle indiquée dans le texte, un espace scénique qui renvoie aussi à une esthétique de l'époque.

En effet, alors que « Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré », Pierre, lui, « s'était mis à marcher ». Mais nous avons aussi une absence très présente, celle de la mère. Elle est hors de la pièce, c'est-à-dire hors de « l'espace scénique », et s'apparente à ce « témoin en coulisse », traditionnel au théâtre. On sait qu'elle « est dans la chambre à côté », et Jean insiste : « Songe qu'elle peut nous entendre... ». Le discours de Pierre s'adresse aussi bien à Jean qu'à la mère, mais aussi à lui-même : il finit enfin par verbaliser ce qui était jusque-là tacite. D'abord, il s'agit d'une « insinuation », mais bientôt la révélation a lieu, qui devient une « infamie ».

 

CONCLUSION

Ce passage de la révélation de la véritable naissance de Jean, de l'infidélité de la mère, est le passage clef du roman, son moment majeur. C'est aussi dans ce passage que le conflit latent entre les deux frères explose. Le roman bascule, la destinée des personnages est entérinée. Maupassant, pour cela, utilise un procédé romanesque qui s'inspire des techniques théâtrales : un dialogue vivant, un espace scénique fermé, avec un personnage témoin. Mais il se sert également du discours indirect libre qui vient frapper l'imagination du spectateur, et donner libre cours à son potentiel émotif. Le thème de la folie qui sous-tend l'ensemble annonce le grand récit de Maupassant : Le Horla.

 

Pour aller plus loin :

- Flaubert ;

- la scène théâtrale ;

- Le Horla ;

- la folie dans le roman.

Fin de l'extrait

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