Voyage au bout de la nuit, New York - Le personnage de roman du XVIIème siècle à nos jours - Français - Première ES

Voyage au bout de la nuit, New York - Le personnage de roman du XVIIème siècle à nos jours - Français - Première ES

Voici une fiche de révision sur l'analyse de texte en Français Première ES sur l'oeuvre "Voyage au bout de la nuit" de L.F. Céline, à propos de l'extrait "New York".

Tout d'abord, vous étudierez New York selon le point de vue d'un personnage "laissé-pour-compte". Puis le document mettra en évidence la dénonciation de l'argent dans l'extrait.

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Document rédigé par un prof Voyage au bout de la nuit, New York - Le personnage de roman du XVIIème siècle à nos jours - Français - Première ES

Le contenu du document

 

« New York »

Extrait 1

Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…

 Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante  du tout, raide à faire peur. On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n’en pouvait rigoler nous du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. [...]  Pour un miteux, il n’est jamais bien commode de débarquer nulle part, surtout que les gens d’Amérique n’aiment pas du tout les gens qui viennent d’Europe. «  C’est tous des anarchistes »  qu’ils disent. Ils ne veulent recevoir chez eux en somme que les curieux qui leur apportent du pognon, parce que tous les argents d’Europe, c’est des fils à Dollar.

 

Extrait 2

Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, "Broadway" qu'elle s'appelait. Le nom je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux de ciel. Nous, on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.

C'était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.

         Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.

         C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On n'y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau cœur en Banque du monde d'aujourd'hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.

         C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l'entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.

        J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.

       Quand les fidèles entrent dans la Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c'est tout. Ils n'avalent pas l'Hostie. Ils se la mettent sur le cœur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d'ombre lisse.

 

Louis Ferdinand CELINE, Voyage au bout de la nuit, 1932

 

Dans les années 1930, les Etats-Unis faisaient encore figure d’El Dorado, lieu de la réussite pour tous et New York, avec ses gratte-ciel, était la vitrine spectaculaire de cette construction symbolique. New York, image de la réussite et du rêve américain.  Le taylorisme, puis le fordisme, s’inscrivent dans une promesse, celle d’un travail pour tous, permettant d’assurer un marché du travail en extension. Enfin, le Dollar, devise de la performance financière, jouit d’une reconnaissance internationale, dans un monde qui n’est pas touché par la guerre et les problèmes intérieurs comme c’est le cas pour l’Europe au début du siècle. Le dollar, valeur refuge et promesse de protection et de confort pour la société américaine. Ce mythe va attirer un nombre croissant d’étrangers auxquels on promet une intégration rapide et une reconnaissance des talents de chacun. 

Derrière ce mythe se cache une réalité, réalité que Bardamu a la mission de décrire. Le personnage arrive à New York comme un laissé-pour-compte et part à la recherche de l’humanité. Son regard se pose sur les choses avec ce même désir de trouver de l’humain dans les êtres qu’il rencontre, et, comme ce fut déjà le cas avec la partie africaine de Voyage au bout de la nuit, il va aller de désillusion en désillusion.

 

NEW YORK VU PAR UN PERSONNAGE « LAISSE-POUR-COMPTE »

L’ETONNEMENT DU NARRATEUR

Ainsi Bardamu arrive en tant que migrant à New York, et nous offre, dans cet extrait, sa description, toutefois naïve, de la Grande Pomme. Naïve, mais pas dénuée de sens, car l'auteur semble vouloir expliquer quelque chose à travers cette représentation quelque peu candide de la ville.

Les premières lignes témoignent de sa gêne, dont la réaction se traduit par un rire un peu forcé, signe de sa déstabilisation : « On s’est mis à bien rigoler »

Par ailleurs la manière dont  s'exprime Bardamu  reflète sa surprise et sa naïveté  devant la nouveauté de cette découverte. En effet on sent que le personnage ne connait pas bien cet endroit, voire même qu'il le découvre. La remarque « Broadway qu'elle s'appelait » l’atteste. L'auteur utilise un langage simple pour souligner  le manque de connaissance de son personnage. Cette phrase est quelque peu amusante pour le lecteur car Bardamu découvre le nom sur une plaque alors que Broadway est une rue très connue dans le monde. Il use aussi d’expressions familières  « […] comme des cornichons »,  le faisant passer pour un benêt, ou peut-être même pour un enfant. Bardamu compose sa description de nombreuses figures de style, comme des métaphores  « cette muraille », ou de comparaisons,  « On n'y entre qu'à pied, comme à l'église » et d'hyperboles,   « un vrai miracle ». 

 

UNE VILLE QUI EN IMPOSE

La ville impressionne le narrateur. Le champ lexical de l’architecture est dense : bâtie, rue, étages, parois d’ombre lisse, quartier, une autre rue mieux éclairée. Mais ce qui frappe c’est la notion de verticalité qui semble écraser le narrateur : les indications spatiales  en témoignent : bien au-dessus, la lueur d’en bas, au fond, d’un bord à l’autre, vers le bout.  La ville ne correspond à rien de ce que connait Bardamu,  c’est « une ville bâtie en raideur ».  Elle  ressemble à cette Métropolis du film de F. Lang (1927) dont Céline a sans doute dû voir des images. Bardamu n’hésite pas à la personnifier en «  femme » d’une raideur terrifiante, là où les autres villes par leur caractère horizontal sont associées à des maitresses langoureuses. Les connotations sexuelles de la comparaison sont là aussi pour faire sourire le lecteur et correspond au caractère parfois grivois du narrateur.

Ce qui impressionne et rend la ville hostile aussi c’est sa monochromie. L’écrivain commence avec une description très monochrome, la ville newyorkaise est en noir et blanc : «  des morceaux de ciel », « la forêt si grise de la rue, «  un gros mélange de coton sale ». Plus on rentre dans la ville, plus les comparaisons sont fortes : «  une plaie triste "  et ce qui pourrait s’apparenter à un oxymore «  lueur d'en bas ». D’autre part le champ lexical du froid fait aussi écho à cette monochromie urbaine : «à  travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante », « à cause du froid qui venait du large ».

 

UN PERSONNAGE QUI N’A PAS SA PLACE DANS CETTE VILLE

 L'idée que New York nous est décrite par un personnage dit « laissé pour compte » est visible dès les premières lignes du deuxième extrait. En effet l'insignifiance des personnages, solitaires et perdus comme enfoncés dans la profondeur et l'obscurité peut être perçue. Le champ lexical de l’errance montre que Bardamu est soumis à des déplacements permanents qui témoignent de son impossibilité d’ « habiter » cette ville, d’en faire partie : «  j'ai changé de route », «  Nous, on avançait », « Je ne pouvais pas rester longtemps ». Les jeux d’opposition entre les lieux accessibles et ceux qui ne le sont pas traversent les deux parties du texte. « dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise » s’oppose à « le quartier précieux » par exemple.

« Pour un miteux, il n’est jamais bien commode de débarquer nulle part » nous dit Bardamu, soulignant ainsi qu’il n’est pas si dupe qu’il en a l’air et que pour lui dans tout le roman le monde est partagé en deux, les petits, les «  miteux » et ceux qu’il appelle les  « fils à Dollar ».

 

LA DENONCIATION DU MONDE DE L’ARGENT  

LE MYTHE DE L’AMERIQUE 

En effet, avec du recul, Bardamu reste un adulte en pleine possession de ses moyens, un adulte intelligent même, et toute cette naïveté enfantine se transforme alors en une certaine forme d'ironie dénonciatrice.  La description semble prendre une tournure sarcastique, et  Céline se moque tout en dénonçant, à travers la naïveté observatrice de Bardamu, du monde de l'argent.

Pour commencer, le narrateur stigmatise la pensée des Américains vis à vis des Européens,  « qui viennent d'Europe », « c'est tous des anarchistes  qu’ils disent. » , les accusant de n'accueillir chez eux, que de riches Européens, ces fameux « fils à Dollar ».Cette expression, qui passait d'ailleurs pour naïve, se révèle en fait être une critique camouflée par l'auteur, dénonçant la puissance mondiale qu'a le dollar à cette époque, ainsi que la confiance qu'on lui prête.

On peut constater à quel point le dollar a une place primordiale. Le dollar est la devise de la performance et de la réussite financière. Céline gonfle la valeur du dollar en la rendant supérieure à celle du sang. «  le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang ».Il va même jusqu'à le personnifier : «  Ils parlent à Dollar » comme si on pouvait communiquer avec de l'argent. L'obsession de l'argent dirige les personnes comme s'il les avait apprivoisées. Le dollar est leur maître.

L'auteur n'oublie pas non plus les inégalités de ce milieu de la finance, en incluant les « tristes » et « mal payés » gardiens de ce qu'il qualifie de sanctuaire. Les gens qui travaillent pour l'argent n'en profitent même pas. Et puis pareil pour les gens qui viennent en réclamer, «  faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice".  En fait cet argent qui a l'air de couler à flot ne profite qu'à une élite et pas à la majeure partie de la population, ni à ceux qui travaillent pour la banque, en tous cas, pas ceux en bas de l'échelle.

 

LA METAPHORE FILEE AVEC LA RELIGION : LE CULTE DE L’ARGENT QUI DETRUIT TOUT

Le quartier de Manhattan est donc pour lui comme une église où les gens «  vénèrent » le dollar, ce qui nous montre une nouvelle fois l'importance du dollar pour les Américains qui le préfèrent à la religion.

Bardamu est en apparence  émerveillé par le quartier de « Manhattan » qu'il magnifie par différentes hyperboles et en le  qualifiant de « précieux » ; « Quartier pour l'or ». L'auteur va plus loin et utilise l'analogie entre la bourse et l’Église avancée par personnage-narrateur, afin de dénoncer de manière implicite, l'aspect trop symbolique, presque religieux, qu'on donne à ce quartier,  « On n'y entre qu'à pied, comme à l'église » ; un lieu sacré qui ne supporte pas le blasphème : « […] qui crache par terre. Faut être osé. ». Il en va  même à spiritualiser le dollar, à le diviniser,  « Un vrai Saint Esprit, plus précieux que du sang.» tout en se moquant des gens de ce milieu, qu'il métaphorise et dépersonnalise : « Les fidèles » ; « Ils se confessent quoi. ».  Les hommes semblent être devenus les esclaves de ce Dieu Argent qui n’est pas sans faire penser à nouveau au film de F. Lang. Dans Métropolis les hommes des classes inférieures doivent alimenter une machine monstrueuse qui prend les traits du Moloch, un dieu monstrueux, dans la tradition biblique, qui se nourrissait d’enfants. Le mythe de l’Amérique est ici sacrément écorné puisque cette soi-disant « terre de réussite » réduit non seulement en esclavage ceux qui lui sont étrangers mais aussi une grande partie de ses propres habitants.

 

Dans ces deux extraits du roman de Céline paru en 1932, le lecteur est témoin  à la fois de la fascination et de la répulsion qu’exerce cette ville monstrueuse qu’est New-York sur le personnage – narrateur. Céline use un peu des mêmes procédés que ces philosophes des Lumières, comme Montesquieu,  qui mettent en scène des personnages faussement naïfs découvrant des aspects d’un monde qui leur est contemporain et dont ils dénoncent implicitement les travers et les perversions.

Fin de l'extrait

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