La matière et l'esprit - Philosophie - Terminale ES

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Dans ce cours sur matière et esprit, il va d’abord s’agir de se cultiver philosophiquement en en apprenant davantage sur les quatre théories existant en la matière : le matérialisme pour lequel la matière est l’unique substance de la réalité, l’idéalisme pour qui c’est bien plutôt l’esprit, le monisme : une seule substance définit la réalité, le dualisme : deux substances coexistent dans la réalité. 

Mais après la théorie, la pratique : comment donc concevoir, en ce qu’il y a de plus cher pour nous, à savoir l’homme, les rapports qu’entretiennent corps et esprit ? Là, plus aucune théorie ne tient la route, car en l’homme c’est la fusion qui importe, or elle met à mal à la fois le matérialisme et l’idéalisme, et le monisme et le dualisme. 

Se met au jour un nouveau concept cristallisant cette fusion, cette consubstantialité en l’homme du corps et de l’esprit, celui de corps propre, ce corps qui incarne un esprit l’habitant.

PRÉREQUIS

Aucun prérequis, c’est un cours de débutant en philosophie, aucune crainte ! Il faut juste être vigilant quant aux distinctions conceptuelles employées et au vocabulaire spécifique utilisé.

OBJECTIFS

La définition de la matière ; La définition de l’esprit ; Leur classique opposition ;    Le matérialisme et l’idéalisme ; Le monisme et le dualisme ; L’atomisme d’Épicure ; La machine de La Mettrie ; L’esprit absolu de Hegel ; Les deux mondes de Platon ; Le dualisme de Descartes ; Le monisme de Spinoza ; Les rapports du corps et de l’esprit en l’homme ; Les trois conceptions de Swedenborg ; Le corps propre de la phénoménologie ; L’union de l’âme et du corps de Descartes.

Introduction

A. Définition

La matière, du latin “mater”, la mère, désigne tout corps concret, tangible, car le corps précisément n’est qu’une portion de matière. La matière est reliée à la nature, qui étymologiquement est aussi en corrélation avec elle, car la nature nous vient du latin “nascor”, naissance. La mère donne naissance comme ici la matière fait naître la nature. 

Le matériel, avant toute chose, en philosophie, c’est donc le naturel, le corporel, le palpable. N’importe quel corps est matériel, qu’il soit inerte, vivant, ou humain, mais selon ses caractéristiques, évidemment la matière sera envisagée différemment.

Il est à noter que la matière n’a pas de forme en tant que telle, elle est profondément indéterminée (ce que Platon, dans le Timée, un discours sur l’origine du monde, nommait la “chôra”, un chaos indéfini résistant à tout ordonnancement. 

Mais prise sous diverses formes et configurations, elle fait office de substrat pour tous les corps, quels qu’ils soient, qui, délimités dans l’espace et le temps, en sont bien une portion particulière.

L’esprit semble s’opposer à la matière, classiquement du moins c’est ce qu’on en fait, un contraire magistral. Étymologiquement, l’esprit vient quant à lui du latin “spiritus”, lui-même issu du verbe “spirare”, se réfère au vent, au souffle, à quelque chose d’impalpable donc, de léger, aérien, éthéré, dénué de matière au sens propre. 

L’esprit est d’ailleurs souvent conçu comme un principe immatériel des choses ou de l’existence. Mais un principe nécessaire pour comprendre, connaître, penser les phénomènes dont nous sommes entourés. Ainsi, peut-être bien que l’esprit peut donner sens à la matière, tout en appartenant sans doute à un autre champ de réalité qu’elle. 

Pensée (res cogitans), intelligence, entendement, conscience, voilà à quoi aboutit l’esprit pour les philosophes.

B. Problématique

Ainsi donc l’esprit et la matière semblent s’opposer par nature. Mais leur contradiction définitionnelle en fait-elle de vrais opposés ? Ne sont-ils pas au contraire, dans notre monde, profondément indissociables, comme les deux faces d’une même pièce, les deux versants de la réalité tout comme de l’humanité d’ailleurs ? L’homme en effet, rappelons-le, n’est rien d’autre qu’un composé d’esprit et de corps...

Et puis surtout, ce dualisme est-il fondé ? Y-a-t-il pour de vrai deux dimensions, l’une matérielle, l’autre spirituelle, ou cette vision des choses n’est-elle pas erronée, héritage vain d’une pensée platonicienne puis judéo-chrétienne peut-être dépassée ? Qu’est-ce que les sciences en disent ?

En bref, comment comprendre les rapports entre matière et esprit ? Quel sens donner à leur distinction classique et résistante dans l’histoire de la pensée ? Et l’homme n’est-il pas la preuve ultime que leur distinction ne vaut que pour la raison et non pour la réalité existentielle ?

I. LES DIFFÉRENTES CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES CLASSIQUES À CONNAÎTRE QUI PENSENT UN RAPPORT PARTICULIER DE LA MATIÈRE (DU CORPS) ET DE L’ESPRIT

A. Le matérialisme

Le matérialisme est une doctrine philosophique affirmant que toute substance est matérielle et que la réalité se résume à cette dernière au sens où la matière construit toute forme de réalité. Le matérialisme s’oppose à tout courant de pensée qui inclurait un élément intangible, telles que les croyances, face à la matière. Pour le matérialisme, la réalité se réduit à la matière qui est le principe unique.

Comme disait le philosophe grec Anaxagore : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Autrement dit, tout élément naturel se suffit à lui-même dans sa transformation et son développement, pas autre chose que de la matière pour créer le monde. Ce qui n’a pas de corps n’est pas une réalité.

Les matérialistes, notamment des philosophes grecs, tels Démocrite ou Pythagore prônent le postulat du refus de l’esprit comme substance. Selon eux, la matière est le substrat de l’esprit.

Un autre philosophe grec, Épicure est un des grands représentants du matérialisme, dont il a d’ailleurs une conception atomiste. En effet, il considère que tout ce qui existe est une composition d’atomes. Le monde n’est que substance matérielle, y compris l’âme, qui est simplement de la matière un peu plus raffinée que le reste. 

Des siècles plus tard, La Mettrie considèrera lui aussi que « l’esprit n’est qu’une partie de viscères » et que l’homme se réduit au mécanisme physique. L’atomisme conduit par ailleurs à réfuter toute chose spirituelle, au rejet de toute croyance en Dieu ou élément divin.

REPÈRE. Le matérialisme considère que la réalité en son entier est matérielle. Rien n’existe qui ne soit pas matériel, l’esprit même n’est que de la matière plus raffinée et plus subtile, et aucun Dieu ni monde éthéré ne peut donc logiquement exister.

B. L’idéalisme (ou spiritualisme)

L’inverse du matérialisme, c’est l’idéalisme, plus fréquemment nommé ainsi, ou encore spiritualisme.

L’idéalisme – ou philosophie de l’esprit – s’oppose diamétralement au matérialisme. C’est un concept philosophique qui affirme que la réalité repose sur l’esprit et l’esprit seulement. Autrement dit, les représentations mentales, la pensée, la réflexion, la conscience constituent la seule réalité.

L’idéaliste accorde une place primordiale aux idées et affirme qu’il n’y a pas de réalité sans pensée. Le monde se résume, avant tout, aux représentations que nous en avons, au sens que nous lui donnons.

Citons comme idéaliste Platon, qui prône que tout ce qui n’a pas de corps est réel, telles la connaissance et l’intelligence. Pour lui, le monde n’est qu’idées. D’où son opposition magistrale entre un monde superficiel, le monde sensible, matériel, et le monde réel, le monde intelligible, des idées.  Il illustre l’idéalisme antique. 

Principe que rejoint Leibniz, philosophe allemand, qui considère toutes les substances comme spirituelles. Autre philosophe allemand idéaliste : Hegel, qui pense que la seule réalité est l’esprit absolu : l’esprit est tout et tout est esprit. Ainsi écrit-il dans La raison dans l’histoire que « tout ce qui est rationnel et réel, et tout ce qui est réel est rationnel ». 

Un concept parfaitement illustré par le philosophe irlandais Berkeley pour qui « Être, c’est être perçu », sous-entendu par une conscience.

Pour les idéalistes de toute époque, l’esprit est le substrat de la matière, il est ce qui lui donne sens, raison, signification, réalité. La véritable réalité est ‘idéelle’ et non matérielle.

REPÈRE. L’idéalisme, au contraire du matérialisme, considère que la réalité en son entier est idéelle. Rien n’existe qui ne soit pas idéel, et l’esprit est ce qui élève la matière à l’existence en l’incarnant, ou en l’investissant par la pensée, la connaissance.

C. Le monisme

Du grec “monos” – seul, unique – et “ismos doctrine, théorie –, le monisme est un concept philosophique qui considère que le monde n’est constitué que d’une seule substance : matière OU esprit. Le matérialisme comme l’idéalisme sont donc des théories monistes.

Il supprime l’écart entre le réel et l’idéel. Pour le moniste – qui s’oppose donc totalement au dualiste – la réalité forme un tout, un principe unique.

Dans cette théorie, deux camps s’affrontent : les matérialistes qui défendent l’idée que la matière est la seule substance existante, et les spiritualistes, plus axés sur le principe que l’élément unique qui constitue le monde est l’esprit. Toutefois, le monisme pur rejette cet affrontement, car esprit ou matière, peu importe, la seule chose qui compte étant qu’il n’existe qu’une seule substance.

Par exemple, le philosophe grec Héraclite affirme que tout n’est que feu. Le monisme le plus dignement illustré est celui de Spinoza, philosophe hollandais, dont une expression illustre parfaitement bien ses idées : « Dieu est la nature » (L’éthique). En effet pour lui, corps et esprit ne sont littéralement que deux versants d’une même substance !

REPÈRE. Le monisme, c’est la théorie selon laquelle la réalité est une, et non double, soit matérialiste, soit idéaliste, qu’importe, tant qu’elle n’est qu’une.

D. Le dualisme

Le dualisme se réfère à la relation établie entre la matière et l’esprit. La ‘‘version’’ la plus connue de ce concept, nous la devons à Descartes pour qui l’esprit est substance.

Il fut, au début, considéré comme un idéaliste, par sa pensée : l’esprit est la véritable nature de l’homme, et non son corps. Puis, le dualisme s’installe : Descartes distingue alors la substance mentale – sans notion d’espace – et la substance matérielle – tangible, mais non pensante. Deux éléments distincts, selon le philosophe, mais en totale interaction l’une avec l’autre.

Descartes pousse son analyse en affirmant une union entre l’âme (ou esprit) et le corps (ou matière) chez l’homme (dualisme), contrairement aux animaux, éléments tangibles, mais dépourvus d’esprit (intelligence, conscience, pensée).

REPÈRE. Le dualisme, c’est la théorie inverse du monisme, c’est l’idée selon laquelle la réalité est double et ne peut outrepasser cette dualité. Elle est d’un côté matérielle, de l’autre côté spirituelle.

Les bases théoriques ayant été mises en place, une question se pose alors : comment décider laquelle de ces théories vaut la peine ? Et pour en parler, quoi de mieux que d’interroger la chose en l’homme, composé de matière et d’esprit ?

II. L’HOMME – COMMENT CONCEVOIR LES RAPPORTS ENTRE LE CORPS ET L’ESPRIT ?

Comme Swedenborg l’a fait remarquer dans son ouvrage Du commerce du corps et de l’âme, la question du corps et de l’esprit est d’une importance primordiale au sein de l’histoire de la philosophie, et il explique qu’il y a, à son époque du moins, trois conceptions d’un tel commerce : il se ferait soit par « influence spirituelle », soit par « influence matérielle », soit par « harmonie préétablie ». 

Une telle typologie permet d’emblée de constater que la conception des relations du corps et de l’esprit est nécessairement corrélative d’une conception ontologique, c’est-à-dire d’une conception de la réalité (matérialisme, idéalisme, monisme, dualisme). D’où la complexité d’apporter une réponse objective à cette question.

Cependant, on remarque assez vite que se questionner quant à la manière de concevoir les relations du corps et de l’esprit appelle à poser la question de la légitimité de la conception. Légitimité d’abord logique ou théorique, car le terme de « relations », on le verra, suppose une hétérogénéité certaine du corps et de l’esprit. 

Mais légitimité au sens axiologique : une conception trop ascétique du commerce corps/esprit peut devenir on ne peut plus restrictive quant à l’idée qu’on se fait du corps, et par là même quant à la place qu’on lui accorde au sein de notre vie quotidienne et de l’humanité : « Vivez selon la chair et vous mourrez », écrivait ainsi emblématiquement Saint Paul dans L’Epître aux Romains… 

Ainsi, on peut se demander si concevoir (au sens littéral de « comprendre rationnellement » ou de « conceptualiser ») les relations du corps et de l’esprit est vraiment possible et non aporétique, et s’il n’est pas préférable, tant logiquement qu’axiologiquement d’envisager leurs rapports d’une toute autre manière : celle d’une véritable confusion des deux en l’homme, visant ainsi à nier tout dualisme et toute véritable relation entre eux.

A. Les présupposés ontologiques d’une potentielle relation entre corps et esprit

Si l’on analyse le mot “relation”, apparaît très vite l’idée d’une dualité et d’une hétérogénéité entre les deux termes engagés dans la relation. En effet, la relation, comme l’étymologie “liaison”, “relier”, l’indique, suppose nécessairement deux termes, et par là même des termes hétérogènes puisque non identiques entre eux. 

Ainsi, parler de relations entre le corps et l’esprit semble d’emblée exclure d’un point de vue logique toute conception moniste, dans la mesure où par définition, « monos » signifiant « un », le monisme fait du corps et de l’esprit « une seule et même chose », une « seule et même substance » selon les termes de Spinoza on l’a vu (L’Éthique). 

Et en effet, puisque pour Spinoza le corps et l’esprit sont des modes (finis) des attributs étendue et pensée relatifs à la substance unique qu’est Dieu, il y a identité entre eux, ils ne sont qu’ « une seule et même chose conçue sous des aspects différents ». 

On peut donc en déduire qu’il n’y a pas à proprement parler de véritables relations du corps et de l’esprit pour les pensées matérialistes ou idéalistes radicales se ramenant en fin de compte à un monisme, car corps et esprit n’y sont pas conçus comme des réalités différentes et hétérogènes. 

Ainsi par exemple quand La Mettrie écrit que « ce qui pense en moi n’est qu’une partie de viscères » (L’homme machine), comment admettre logiquement qu’une relation est possible entre l’esprit et le corps alors que l’esprit s’y réduit, n’est pas son autre mais son même ? 

Seule la dénomination permet de les différencier, donc, comme Giordano Bruno a pu l’écrire (De l’univers, de l’infini et des mondes), le monisme n’admet entre les choses que des « distinctions de raison » qui ne sont absolument pas valables au sein du réel. Par conséquent, un dualisme entre le corps et l’esprit, donc un dualisme des substances, semble bien nécessaire pour pouvoir logiquement parler de relations entre eux.

L’autre conséquence qui fait jour c’est que pour parler vraiment de relations, celles-ci doivent être réelles, ancrées au sein de la réalité empirique, et non purement et simplement idéales, c’est-à-dire provenant d’une distinction de raison et absolument pas valide puisque sans aucun référent dans le réel. 

Ainsi les relations du corps et de l’esprit présupposent un dualisme des substances, mais aussi une aptitude de ces substances à entrer en contact, à se lier (selon l’étymologie “re-lation”) à interagir entre elles.

B. L’union du corps et de l’esprit en l’homme

Si toute conception des relations esprit/corps pour être effective semble donc devoir se fonder sur un dualisme des substances entrant en contact avec la réalité empirique, n’a-t-on pas alors affaire à une véritable union du corps et de l’esprit en l’homme, interdépendants l’un par rapport à l’autre ?

L’histoire de la pensée a à cet égard massivement montré l’évidence de l’action de l’esprit sur le corps. Ainsi, dans le domaine de la morale, apparaît clairement une maîtrise rationnelle certaine du corps : notre raison nous interdit, par exemple, hormis si l’on est psychopathe, de céder à n’importe laquelle de nos pulsions, donc l’esprit agit sur le corps en lui imposant des valeurs à respecter, en le “normant”. 

De même, à un niveau social, les théories contractualistes ont bien montré, quelles qu’elles soient (hobbesienne ou rousseauiste par exemple) que l’obéissance à l’État est bien un contrat que la raison fixe avec le corps et son comportement. Mais si d’évidence l’esprit a le pouvoir d’agir sur le corps, la réciproque est vraie. 

D’un point de vue négatif, il y a bien une résistance corporelle du corps à l’esprit, phénomène que Descartes a particulièrement pointé dans son Traité des passions. En effet, les passions sont « des perceptions, des sentiments, des émotions de l’âme [...] causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits animaux [c’est-à-dire du corps] ». 

On voit bien ici que non seulement le corps est apte à agir sur l’esprit (“causées”) mais aussi qu’il peut lui résister et le rendre passif (“entretenues et fortifiées”). Descartes explique à cet égard que lorsqu’on est en proie à une passion, la solution est la patience, il faut attendre que la passion décline pour que la volonté, donc l’esprit, soit efficace et reprenne le dessus. 

D’un point de vue plus positif il ne s’agit plus d’une simple action suivie de résistance de la part du corps, mais du recours nécessaire au corps pour l’esprit. Ceci est manifeste notamment dans le champ de la connaissance, où pour connaître, l’esprit a besoin d’entrer en contact avec le divers empirique, ce que seul permet le corps par le biais de la sensibilité. 

C’est ainsi qu’Aristote écrit que « rien n’est dans l’entendement qui n’ait été auparavant dans les sens » (Seconds analytiques) ou encore Kant qu’ « un concept sans intuition est vide » (Critique de la raison pure). 

Ainsi, les relations du corps et de l’esprit apparaissent comme étant des interactions, il s’agit de causalité réciproque, voire d’interdépendance lorsque l’actualisation de l’un dépend de l’autre (lorsqu’il y a interdépendance substantielle).

Les relations âme/corps au sein de l’homme peuvent bien alors se caractériser par leur union, union non pas accidentelle mais bien naturelle et substantielle dans la mesure où elle est constitutive du genre humain. 

Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique, définit l’union substantielle comme ce qui réalise un tertium substantiel, une sorte de troisième substance, par opposition à l’union accidentelle qui n’est qu’un simple agrégat sans principe interne, exogène. 

Cette conception de l’homme comme composé d’esprit et de corps est en effet massivement reconnue par l’histoire de la pensée, qu’il s’agisse de Platon : « Ce qui nous constitue, n’est-ce pas d’une part un corps, et d’autre part une âme ? » (Phédon) ou de Descartes pour qui l’homme est « une seule et unique personne qui a ensemble un corps et une âme » (Lettre à Élisabeth du 23 juin 1645). 

Une telle union corps/esprit est substantielle et naturelle dans la mesure où elle crée et permet l’avènement d’actes typiquement humains (donc constitutifs de son essence), comme par exemple le langage, qui peut d’une manière très simple se définir comme l’expression corporelle de la pensée. 

Ainsi Descartes écrit : « Le langage est l’unique signe et la seule marque assurée de la pensée cachée et renfermée dans le corps » (Lettre au marquis de Newcastle d’août 1645). L’union du corps et de l’esprit est telle que le corps en arrive à l’exprimer, à en être le signe.

Cependant, les relations âme/corps sous la forme d’union paraissent ici se ramener à un inconcevable, au sens où elles ne seraient pas compréhensibles par le raisonnement, donc pas conceptualisables. On sait ainsi la difficulté cartésienne d’assumer à la fois le dualisme ontologique de la pensée et de l’étendue et l’union en l’homme de l’âme et du corps. 

D’où le clivage qu’il établit entre la théorie, où il y a bien coupure ontologique et deux substances, et le champ pratique où il admet l’existence de trois substances, trois notions primitives. 

Ainsi, si ces relations d’union de l’esprit et du corps ne peuvent être vraiment concevables (en théorie), du moins on a l’évidence et la preuve de son existence réelle par le sentiment, par l’épreuve, parce qu’on la ressent : « La nature n’enseigne pas ces sentiments que je ne serais pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire [autrement dit que l’âme commande au corps sans lui être liée, de façon extérieure] mais que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui » (Descartes, Méditations métaphysiques, VI). 

Cette phrase montre bien l’évidence pathétique de l’union, évidence qui demeure cependant inconcevable rationnellement : je ne compose pas un seul tout avec mon corps mais comme un seul tout ! On voit donc l’aporie apparaître : l’esprit et le corps entretiennent bien des relations substantielles soit d’union des substances, mais on ne peut pas réellement les concevoir mais seulement en avoir une preuve pathétique.

En effet, comme l’a fort justement objecté Spinoza dans la préface de la partie V de l’Éthique : comment une telle union peut-être être concevable et compréhensible, comment deux substances absolument hétérogènes peuvent-elles interagir entre elles ?

C. La phénoménologie et le corps propre – Pourquoi préférer la fusion du corps et de l’esprit que d’autres relations ?

Si les relations qu’entretiennent le corps et l’esprit sont évidentes, et s’il est aussi évident qu’elles sont constitutives de notre nature de “composé”, d’ “union” d’esprit et de corps, comment rendre intelligible et donc logiquement concevable un tel commerce d’union ?

On pourrait ici avoir recours à l’argument du corps propre qu’a développé la phénoménologie, où les relations entretenues par le corps et l’esprit excèdent l’union pour une sorte de transsubstantiation. 

En effet, les phénoménologues pensent l’homme non plus comme strict composé d’esprit et de corps, car esprit et corps pour eux se confondent dans le corps propre qu’est le sujet humain, mais comme fusion des deux, au point qu’il n’y a plus de distinction bien nette entre les deux, et par là même plus vraiment de réelles relations. 

L’homme est corps propre, et sa rationalité, sa conscience, tendent à se confondre avec le pathétique, le vécu. Ainsi Maine de Biran explique-t-il que la conscience provient d’une aperception primitive due à l’effort à la résistance organique face au vouloir, la conscience se confondant alors pour lui totalement avec notre vécu pathétique : « J’agis, je commande le mouvement du corps, donc je suis non pas un je abstrait [référence au cogito ergo sum cartésien] mais une personne : je coexiste, moi voulant, au corps sentant et mobile. » (Essai sur les fondements de la métapsychologie).

Le corps propre annule donc la coupure ontologique existant entre l’esprit et le corps dans le dualisme, au point que les relations corps/esprit deviennent inexistantes et qu’en concevoir serait de l’ordre du chimérique dans la mesure où cela reviendrait alors à admettre une conscience surplombante en nous apte à nous scinder pour l’analyse et ainsi à nous aliéner. 

Il n’y a pas de séparation de l’esprit et du corps dans la mesure où « je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, je suis plutôt mon corps », écrit Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception. Ou encore dans la mesure où « j’existe mon corps », comme dirait Sartre dans L’être et le néant

La conception des relations esprit/corps en moi serait alors plus problématique à deux niveaux. 

D’abord parce qu’elle se fonderait sur une distinction de raison et non de fait (seul le corps propre nous définissant), ensuite parce qu’elle objectiverait ce corps qui est notre subjectivité, c’est ce qu’écrit Gabriel Marcel : « Je ne peux pas me mettre devant mon corps comme il faut que je le fasse devant un objet : mon corps pensé cesse d’être mien. » (Journal métaphysique).

On peut alors dire que cette manière phénoménologique de concevoir les relations corps/esprit comme inexistantes et chimériques puisque seul le corps propre nous définit, amène à redonner une dignité au corps, donc est valable non seulement logiquement mais aussi d’un point de vue éthique, axiologiquement. 

En effet une telle conception nie toutes relations hiérarchiques de l’esprit sur le corps, tout dualisme dont le succédané est bien souvent soit un point de vue ascétique, soit instrumentalisant du corps. 

Parce que le corps est considéré comme étant un sujet, il n’est plus le serviteur de la volonté ou en avoir un que j’utilise comme je l’entends qui « parce qu’il est mon bien m’est entièrement disponible » (Second traité du gouvernement civil) comme dit Locke, il est un sujet de droit et non une chose, ce qui ouvre à des visées éthiques intéressantes. 

Concevoir les rapports du corps et de l’esprit chez l’homme de manière phénoménologique, penser ainsi le corps propre, permet de ne pas le considérer « seulement comme un moyen » ou un objet.

REPÈRE. Le corps propre, concept de la phénoménologie, cristallise la notion de fusion en l’homme de l’esprit et du corps. Le corps propre c’est le corps habité par l’esprit, l’incarnation absolue de ce dernier.

Conclusion

Est matière ce qui n’est pas esprit ? Voici la question qui a fait grand débat au fil des siècles. Toutefois, ces deux substances – âme et corps – totalement opposées, sont nécessairement liées l’une à l’autre pour faire de l’homme ce qu’il est : une matière pensante, une configuration particulière de la matière, union de l’âme et du corps. 

L’homme donc résout à lui seul tous les conflits matérialistes et idéalistes qui ont parsemé l’histoire de la philosophie.

LE PETIT + DANS TA COPIE

Lorsque tu dissertes sur matière et esprit, il faut bien évidemment choisir un parti pris et ne pas être analytique. Tu ne dois pas faire une partie par théorie (exemple I. Matérialisme, II. Spiritualisme, III. Dualisme) mais discuter de la préférence à avoir, exactement comme on l’a fait dans cette partie II du cours.

POUR ALLER PLUS LOIN …

Lis le petit livre de Bergson, L’âme et le corps, qui pose particulièrement bien l’idée phénoménologique que le corps et l’esprit, s’ils peuvent théoriquement être séparés et fonder des théories opposées, ne peuvent en aucun cas l’être en l’homme où ils sont fusionnés.

Fin de l'extrait

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NicolasBart
4 5 0
16/20

Compliqué tout ça ... Ça fait réfléchir ! La fiche est bien ficelée, les quatre courants sont identifiables sans soucis !

par - le 03/08/2014

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